La puanteur et le sucre

Time Square

Alors je suis allée à New York pendant le week-end de Pâques, comme nombre de Montréalais. Et c’est bien, le week-end de Pâques : le vendredi et le lundi sont fériés. L’air de rien, c’est un week-end qui a vite des allures de semaine ! J’ai donc passé cinq jours dans la grosse pomme. J’ai croqué. Evidemment, j’ai visité le magasin Apple. Pardon, le sucre passé vingt heures me donne des allures de clown, et ici tout est sucré. Et surtout, la vie est un peu moche au pays, je fais comme tous les Belges : je me raccroche à l’humour.  Bon, trêve de, reprenons.

L’Apple Store au coin de Central Park

Alors je suis allée à New York.

Il y avait le train, d’abord, lent  voyage vers le sud, traverser les forêts, surplomber les lacs, jalouser les maisons de bois, prendre la mesure du temps. Quitter la neige de Montréal, arriver dans la moiteur américaine, nuit noire. Choc.

D’abord il y eut l’odeur.  La puanteur et le sucre. Ces bouches de métro, grilles de trottoir, fumantes de vies, de relents d’urine, de fonte rouillée. Apprendre à ne plus respirer quand le vent ramène du sous-sol cet insoutenable vicié qui se marie, en surface, avec les sucs de viande, le charbon brûlé, le caramel des cacahouètes grillées. Partout, la bouffe. A chaque coin de rue, un marchand de hot dog, un souriant vendeur de churros, une camionnette de glacier.

Grand Station

Quitter les bouches vomissantes du métro, débouler sur la 8e avenue. A 22h30. Comme s’il était 17h. Le monde, la foule, les gens. La rue est feu d’artifice. Regarde où tu marches, détourne les yeux de la misère si tu ne peux la supporter, ou assume tes dollars dans le portefeuille et le regard de cette femme dans son salon, le trottoir. Les paillettes et la pauvreté. Le rouge de l’hôtel, les milles couleurs des magasins, tous ouverts à cette heure, à cet endroit du monde. Au coin de la rue, c’est Broadway. Le show, les strass, les affiches gigantesques. Plus loin, Time Square. D’un coup, se retrouver dans une scène de film, au milieu de 500 personnes qui se prennent en photo, sourire pour la pose. La démesure, c’est jour en pleine nuit, la lumière m’éblouit.

“Douce Chelsea, again”

J’ai rêvé New York

 

Depuis le Rockfeller Center

Deux mètres, trois mètres. Je murmure, je parle, je crie. Ce bourdonnement des voix, les langues aussi variées que les accents. Les passants. Les voitures. Les marchands. La cahute des hot dog, celle des journaux. Do you need a taxi ? Les klaxons. La musique qui sort du bar. Le feu qui passe au blanc. Une alarme, quelque part. Trouver l’hôtel, le premier. La chambre, vingtième. L’air conditionné, vrrrr vrrrr, la circulation brrr brrr, la nuit zzzz zzzz.

Central Park, par un matin brumeux

A matin doux. Pendant un bref instant, mon cerveau n’avait pas encore reconnecté les oreilles. Ouvrir les yeux. Bourdon.

Et puis le grand voyage, les heures et les jours dans les rues, le nez en l’air, les incontournables, les recoins secrets. A l’église, un matin, gospel, et l’accueil doux, souriant, d’une communauté qui a vécu une terrible explosion, un an plus tôt. Le coeur chaviré, les larmes me viennent. Au milieu des sourires, je ne suis que sanglot, mon coeur belge est trop gros.

Sur le pont de Brooklyn

Marcher, marcher. Oh Manhattan, comme je t’aime et je te hais, tu m’éblouis autant que tu me dégoûtes. Tes courbes trop connues, ta symétrie parfaite. Ici building, puis le creux de tes reins et le parfait galbe de tes grattes-ciels. Oh Brooklyn comme tu me plais, même plus que Chelsea et Soho. Tes maisons de briques, les traces de ton histoire qui se fait logis, ta promenade au bord de l’eau, qui permet presque de prendre la distance avec le bruit. Ici bateau, voitures, vélos, se complètent et s’articulent en des chemins partagés, pour conquérir les cimes. Je me couche dans tes jardins, je goûte le printemps, le ciel. Traverser le grand pont, métal, soleil sur la peau, le vent dans les cheveux, vers le City Hall et son sympathique parc, vers Wall Street, si mort un jour férié. S’éblouir de Trinity, retrouver la Gold Street et son merveilleux hôtel ou la Rector Street et son antre eighties. Reposer la peau rougie, les pieds fatigués, les muscles tendus sous des draps de coton doux. Rêver.

Le cheese cake du restaurant The Green Table, avec sa compote d’agrumes et sa meringue italienne

Et puis douce Chelsea, again. Dans ton marché gourmand, entre pizza et noodles, entre pasties et burgers, il y avait ce restaurant, qui proposait les légumes de sa propre ferme. Après quatre jours de cahute à hot dog, de burgers aux oignons, de frites américaines, j’ai dégusté l’agneau pascal. Avec cet émoi sur la langue qui me bouleverse tant, avec la lenteur des grands instants. Et pour finir en beauté, j’ai goûté l’incontournable, l’indispensable cheesecake. Tu sais, ville d’enfer, ces heures magiques où plus rien ne compte ? Ni les soucis d’argent, ni les remords, ni les lenteurs du temps ? Quand le plaisir te prend, là, aux tripes, et te fait oublier jusqu’à demain ? Et bien, voilà. Ce lundi soir, jour de Pâques, le bonheur m’a prise, comme ça. J’ai dormi dans un palais, au bord de l’Hudson, et le monde pouvait s’arrêter. Un instant, j’ai oublié où j’étais. Pour cela, ma belle, mon magnifique dégoût, mon atroce émerveille, pour cela et mille autres joies, je reviendrai.

Vue de Manhattan depuis Brooklyn

 

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