Du nerf et de la guerre

Alors voilà. Aujourd’hui, plutôt que de te livrer ma perception très subjective de la dramatique situation de guerre des sexes en Amérique, et ses conséquences sur la société contemporaine et le moral des troupes, je vais te parler de l’envers du décor. La réalité sans paillettes, le non glamour total, la vraie vie avec des emmerdes dedans. Je te parle d’argent.

On mesure mal l’impact de la lenteur administrative sur la vie des gens.Alors je vais te parler d’un cas que je connais bien : moi. Mais il y en a plein d’autres, plein.

En août dernier, j’ai découvert sur Twitter l’appel à projet de la Fédération Wallonie Bruxelles pour une résidence d’écrivain à Montréal sur invitation du Conseil des arts et des lettres du Québec et de l’Union des Ecrivaines et Ecrivains Québécois. L’idée est de permettre à un auteur de se consacrer à son travail, l’écriture, ce qui passe notamment par la mise à disposition d’un logement et la prise en charge de ses frais de vie.

En septembre, je rentrais mon dossier, une dizaine de pages de biographie, projets, extraits de textes, photos…

En novembre, j’apprenais que les Québécois m’avaient choisie, moi, pour passer deux mois chez eux au printemps 2016. En décembre, la Fédération Wallonie Bruxelles m’informait que je recevrais de sa part – l’Etat belge, donc-  une bourse de 1500 euros par mois pour financer mes frais de séjour au Canada, et que Wallonie Bruxelles International (WBI) paierait mon billet d’avion, Montréal se chargeant de me trouver un logement. Sachant cela, j’ai introduit une demande de carte visa auprès de ma banque, me disant que cela pourrait toujours me dépanner en cas de coup dur.

En janvier, les dates de mon séjour étaient arrêtées précisément. J’ai acheté mon billet, car les prix étaient au plus bas. J’ai avancé l’argent, bien sûr, le dossier suivait la voie administrative classique, à savoir lente.

En février, j’ai pris mes dispositions pour que mes enfants restent chez leur papa en mon absence, en échange bien sûr d’une pension alimentaire et du versement de l’intégralité des allocations familiales. C’est normal.

Je contacte la patiente dame de la Fédération Wallonie Bruxelles qui suit mon dossier, et se veut rassurante : l’arrêté de subvention est à la signature de la Ministre de la Culture, c’est une question de jours.

En mars, je passe les quinze premiers jours du mois en Belgique, je prends du temps en famille, je bosse beaucoup pour limiter l’impact de mon absence. Une semaine avant mon départ, j’attends toujours le premier des euros promis. Mail, rappel, questions, inquiétudes… J’explique le congé sans solde, les pensions alimentaires, la carte Visa, bref, l’ordinaire. La dame patiente, gentille et rassurante me confirme que l’arrêté de subvention est signé, et que la comptabilité lui a garanti que l’argent serait sur mon compte le 7 avril.

Mi mars; je prends l’avion et arrive à Montréal, achète de quoi manger, paie mes déplacements, mes menus frais sur place… avec ma carte Visa.

“J’en ai plein la poutine”

Le pire d’ici, le pire de là-bas

Vu que c’est la première fois que je voyage à l’ouest, j’ai décidé de descendre un week-end à New York, en train, histoire de rentabiliser la pollution de mon avion en associant travail et plaisir. Je ne traverse pas l’océan tous les jours, loin de là, et j’ai à mes côtés pour quelques jours  un guide délicieusement éclairé. Je fais attention à mes dépenses,  je ne dévalise aucune boutique de souvenirs new-yorkais : j’ai une petite préférence pour le sirop d’érable, c’est vrai.

Je me mets au travail sans tarder, je rencontre blogueurs, auteurs, et apprends chaque jour de jolis mots du sexe couleur Québec. J’écris, notamment ce blog de voyage, mais pas que. J’organise les prochaines séances photos du projet Peaux d’Hommes. La Belgique est attaquée par des terroristes, à Zaventem, à Maelbeek. Choc. Je passe quelques jours accrochée au JT de la RTBF, sur le web. Je déteste ce monde. Je cherche loin pour retrouver l’émerveille.

Fin mars je reçois mon salaire, forcément raboté puisque je suis partiellement en congé sans solde. Je paie les factures habituelles : logement, assurance, les premières dépenses engagées par Visa. Il ne reste pas grand’chose comme liquidités sur mon compte en banque. J’ai appris que mon premier roman, qui devait sortir pour le Salon du Livre de Québec, n’est pas prêt, pour d’obscures raisons de couverture et de délais techniques.

Dans une semaine, je suis invitée à un coquetel (non, il n’y a pas de faute d’orthographe) organisé par la Fédération Wallonie Bruxelles pour les auteurs mis à l’honneur au Salon du Livre. Donc train, hôtel, etc. La FWB me finance deux mois à Montréal, la moindre des choses est d’être présente, non ? D’autant que ça pourrait faire la promotion de mon livre, qui à ce jour ne m’a pas encore rapporté d’argent. Pas du tout. Tu lis bien, lecteur : pas un euro.

J’aime qu’un plan se déroule sans accroc. Et ça commence à m’angoisser, cette histoire. J’en arrive à penser que blogueuse de l’ombre, c’était pas mal pour occuper mes soirées. Quitte à enfin accepter de monétiser mon blogue. Parce que là, vraiment, j’en ai plein la poutine.

Sans cette bourse promise, pour partir à Montréal, je n’aurais engagé aucun de ces frais : ni billet d’avion, ni pension alimentaire, ni week-end à New-York, ni déplacement à Québec pour le salon du Livre,…

Nous sommes donc le sept avril. Que se passera-t-il ?

Peut-être un scénario catastrophe: la bourse n’arrive jamais. Le père de mes enfants porte plainte pour non-paiement de pension alimentaire, mon salaire est bloqué. Mes dépenses en Visa sont si élevées que mon compte n’est plus suffisamment crédité pour payer ma maison. Ma banque se fâche. Mon patron estime que l’écriture érotique, c’est cool mais pas compatible avec mon emploi, et me licencie. Mon éditeur n’est pas satisfait, car je n’ai pas rempli mes engagements en terme de promotion de mon ouvrage à Québec et rompt notre contrat. Ma carte Visa bloquée et l’hiver montréalais s’entêtant longtemps, je meurs de faim et de froid au vingtième étage d’un immeuble de béton. On retrouve mon corps momifié dans 6 semaines.

Peut-être un scénario idyllique : Les Montréalais adorent mon livre, qui devient un succès de librairie, donnant à l’érotisme des lettres un peu moins grises. Mon roman paraît dans la foulée, et je gagne de quoi assurer l’avenir de ma meute, quels que soient leurs choix d’études. Le contenu de ce roman parle au ventre des femmes, et leur lit devient un peu plus libre, et leurs courbes salées un peu plus douces. Il y a du bonheur dans les vies. Je crée un fonds pour la création artistique érotique que je gère moi-même. Je m’achète une ferme à Reykjavik et j’y fais pousser des bananes bio. Le soir venu, je termine l’écriture de mon prochain livre. Ca parlerait de la beauté des hommes.

La vérité se trouve sans doute quelque part entre ces extrêmes. A ton avis, Lecteur, que va-t-il se passer ?

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